Train de nuit… histoire vécue
C’était au temps des trains de nuit. Au coup de sifflet du chef de gare, les portes se fermaient dans un claquement sec. Quelques valises de retardataires faisaient les frais de cet accès d’autorité. Les dernières gauloises étaient sacrifiées à peine fumées. On se bousculait poliment dans l’étroit couloir. Quelques têtes dépassaient encore des fenêtres coulissantes, se moquant du E pericoloso sporgersi. Puis les heures défilaient. Interminables pour les jambes ankylosées. Bercées par le staccato des machines pour les dormeurs des couchettes. Au petit matin, le terminus s’ébrouait dans un parfum de confinement, de souffle vicié, de moleskine surchauffée et d’eau de toilette bon marché.

Wagon 17 compartiment 4. La porte s’ouvre sur la sixième et dernière passagère. Elle lève les bras pour caser son sac dans le porte bagage. Sa
robe pied de poule remonte légèrement et dévoile un éclair de chair au-dessus de ses bas. Elle enlève son trois-quarts de laine bouillie grenat, aux poignets et au col bordés de fausse fourrure. Sa poitrine gonfle son chandail. On devine que la jeune fille a continué le régime sans souci de l’enfant maigrelette. La jupe moule ses hanches et son derrière rebondi. Le bidasse à sa gauche la lorgne. Pas assez discrètement pour qu’en face, l’homme d’une cinquantaine d’années s’en amuse. Il sourit au-dessus de son Chandler. Sa voisine n’a rien vu. Elle vient de laisser son amour sur les quais. Elle est dévastée.Côté fenêtre, un ouvrier à la casquette d’Apache, foulard noué de côté allonge tant bien que mal ses longues guiboles sous la poubelle en fer. Son vis à vis, un étudiant aux yeux sombres, défend timidement son espace vital. Au diner, les casse-croûtes sortent de leurs gamelles. Chacun mange perdu dans ses pensées ou entre les pages de son livre. Le soir tombe. Les mornes paysages ont laissé la place aux reflets déformés des voyageurs. Le train fonce. La petite communauté éphémère décide d’éteindre la lumière. Le compartiment s’assoupit.

Sa tête dodeline. Elle penche sur le côté, gagne centimètre par centimètre. De temps en temps il la redresse par à coup avant d’être à nouveau vaincu par le sommeil. Est-elle dupe de son manège ? Son souffle régulier se mêle aux légers ronflements. Sa tempe frôle son épaule. Elle ne se dérobe pas. Alors il s’y repose entièrement. Il sent sa poitrine se soulever au gré de sa respiration. Leurs cuisses se touchent. Au moindre mouvement, le nylon crisse contre la toile de son pantalon. Il se tourne un peu plus vers elle. Avance la main. La pose sur son genou. Elle sursaute légèrement mais l’y laisse. Alors il commence à bouger les oigts. Un peu calleux, ils accrochent les mailles. Sa main remonte maintenant millimètre par millimètre s’insinue sous sa jupe.

Elle est à fleur de peau, le corps tendu vers cet homme. Sa main sur mon genou lui a fait l’effet d’un électrochoc. Sa tentative de rapprochement ne l’a pas surprise. Existe-t-il un autre lieu où l’on partage à ce point l’intimité et le sommeil d’inconnus, dans un temps suspendu, en ces 10 mètres carrés qui traversent l’espace à toute allure. Elle crève d’envie que sa main continue son exploration. Elle n’a connu que celle d’un seul homme avant cette nuit.

Il glisse sa main entre ses cuisses. Sur ce renflement si tendre, juste avant la frontière du tissu arachnéen. Son pouce rencontre sa peau. Il
n’en a jamais touché de si douce. De la soie. Elle a frémi, il en est certain. Elle tourne la tête vers lui. Sa langue rencontre la sienne et ses doigts se posent sur son sexe recouvert de satin. Il le caresse. Elle se renverse un peu plus sur le dossier du siège.
Le froissement de leurs vêtements et ses gémissements remplissent l’obscurité.

La lumière jaillit de nulle part en même temps sur la porte s’ouvre. Le contrôleur encore plus gêné que les amants se replie en balbutiant un pardon.

Gare Saint Charles à Marseille. Le compartiment 4 parcourt les derniers mètres. Le militaire et la jeune fille ne se regardent pas. L’ouvrier fait un clin d’œil au garçon en face de lui. Il rougit. L‘homme et la femme se tiennent raides sur la banquette. Tout le monde se lève. Le conscrit part au pas de charge. Il a hâte de raconter sa nuit incroyable à ses copains. Le quinquagénaire est le dernier à mettre le pied sur le quai. L’air sent déjà la mer. Il la regarde s’éloigner. Elle a laissé son enfant chez sa mère à Paris. Dans deux heures, elle va se battre pour sa garde contre son mari. Il ne la touche plus depuis des années. Elle se retourne. Sourit à l ‘homme, il lit merci sur ses lèvres. Il porte sa main à sa bouche. Elle porte encore le parfum de cette femme.